PROJET COLLECTIF DE RECHERCHE
Modifications des paléoenvironnements et occupations amérindiennes de l'île de Saint-Martin (Petites Antilles)

L'occupation amérindienne : données actualisées
(Dominique Bonnissent)

L’occupation précéramique ou « Archaïque »

La première occupation précolombienne repérée sur l’île, le site de Norman Estate, daté vers 3800 BP, correspond à la phase précéramique et à une des plus anciennes occupations des Petites Antilles. Le gisement est situé dans la partie nord de l'île, à proximité de l’étang de Grand’Case. Six m²de sondages ont mis en évidence trois amas coquilliers avec une dominante de bivalves, de la faune vertébrée, quelques fragments d'outils tranchants sur coquille et une industrie lithique sur silex (Hénocq, Petit 1998 et Knippenberg 1999).

Le site de Baie Orientale correspond à une seconde occupation précéramique, plus tardive et localisée au nord-est de l’île de Saint-Martin. Ce gisement, préservé de façon exceptionnelle, a été dégagé sur une superficie de plus de 500m² lors d’une intervention préventive (Bonnissent et al. 2001). L’organisation spatiale, inédite dans l’Arc Caraïbe, présente une succession de structures réparties sur un ancien cordon sub-parallèle au rivage actuel. Il s’agit d’aires de campement où sont associées des activités de subsistance, cuisson et consommation de coquillages et des ateliers de fabrication d’outils sur coquille et sur pierre, comportant des dépôts d’objets dont un lot remarquable sur roches calcaires. Le gisement de Baie Orientale apporte des données nouvelles sur les modes de vie des populations amérindiennes précéramiques, période mal représentée, pour laquelle les gisements sont peu fréquents et n'ont jamais été abordés sur d'aussi grandes surfaces dans les Petites Antilles. Dans le contexte régional, quelques sites précéramiques ont fourni des datations comparables et du mobilier attribuable à ce contexte précéramique tardif. Ce gisement, dont l’occupation la plus ancienne est datée entre 800 et 400 av. J.-C., apporte un nouveau jalon chronologique entre l’occupation « Archaïque » révélée à Norman Estate vers 2000 avant J.-C. et la période charnière autour de 500 avant J.-C., marquée par la migration des premiers groupes fabricant de la céramique et attestée sur le site d’Hope Estate.

Le site de Baie Longue 2 est localisé au sud de la péninsule des Terres Basses. De nombreux strombes ont été repérés dans une coupe effectuée dans la dune littorale lors de la construction de fondations. La coupe, perpendiculaire à la plage, présente deux niveaux archéologiques caractérisés par un sable coquillier cendreux légèrement gris contenant des charbons de bois, des coquillages dont Strombus gigas et une industrie sur silex. Le contexte archéologique n’est pas sans rappeler celui du site précéramique de la Baie Orientale. Des datations absolues permettront de positionner clairement ce gisement au sein de la chronologie précolombienne.

Une occupation « acéramique », dénommée Griselle a été repérée lors de prospections dans la Baie Orientale, au nord du gisement Archaïque connu. Cette occupation très réduite en superficie (15 m de diamètre) est implantée au pied d’un petit morne (Haviser 1995). Le site comportait des gastéropodes et des bivalves ainsi que des éclats de matières lithiques. L’auteur envisage qu’il puisse s’agir d’un site précéramique.

Une autre occupation précéramique est soupçonnée au Pont de Sandy Ground dans la partie ouest de l'île, sur le cordon sableux de la Baie Nettlé qui relie Marigot à la péninsule des Terres Basses. Le site actuellement inondé a fourni des outils tranchants sur labre de Strombus gigas et des bivalves, particulièrement ciblés pour la consommation durant les phases précéramiques anciennes. Ce mobilier a été récolté par dragage lors du creusement de la passe ouvrant le Lagon de Simpson Bay sur la mer. Le site est enseveli dans des niveaux d'argile et de sable, probablement au-dessous du niveau actuel de la mer. Le problème d’une éventuelle conservation des dépôts anthropiques et des vestiges sur cette flèche sableuse se pose pour ce gisement vraisemblablement inondé par les phénomènes tectoniques ou eustatiques. La datation d’un outil tranchant sur labre de Strombus gigas permettra, dans un premier temps, de caler l’occupation.

L’occupation « Saladoïde »

Le gisement huecan/cedrosan-saladoïde de Hope Estate est localisé dans la partie septentrionale de l’île de Saint-Martin, dans l’intérieur des terres, à environ deux kilomètres du bord de mer. L'organisation spatiale du site, répartition des dépotoirs et aire d'habitat, correspondant à la succession des différents villages amérindiens, a pu être mise en évidence par une cartographie des dépôts archéologiques, réalisée par micro-carottages. La carte révèle une grande ceinture de dépotoirs, répartie sur un hectare et demi et formée de deux bandes en arc de cercle, apparaissant de part et d’autre du plateau et enserrant une aire de forme ovale correspondant à la zone d'implantation de l'habitat amérindien (Bonnissent et al. 1998). La fouille de cette aire d’habitat met en évidence des trous de poteaux dont les concentrations forment des plans à tendance circulaire. Des fosses à poteries et une fosse à tortue, structures à connotation symbolique, fréquentes durant les occupations cedrosan-saladoïdes y sont associées. Les dépotoirs situés sur les pentes du plateau, correspondent à des aires de rejets constituées d'une multitude de lentilles de déchets. Il s'agit de rejets quotidiens se recouvrant les uns les autres pour aboutir à la formation d'amas lenticulaires hétérogènes et complexes du point de vue stratigraphique. Les datations par le radiocarbone permettent d’établir une fourchette chronologique s’échelonnant entre 500 av. J.-C. et 700 ap. J.-C. La première occupation est attribuée à la phase huecan-saladoïde dont certains niveaux homogènes ont pu être identifiés en stratigraphie sous des niveaux cedrosan-saladoïdes, relatifs à la seconde phase d’occupation. Le mobilier céramique forme un important corpus de récipients dont l’étude chrono-stratigraphique permet de faire la distinction entre les assemblages huecan-saladoïde et cedrosan-saladoïde. Une petite série de dix-huit sépultures reflète, d’après les zones explorées, une répartition qui semble aléatoire avec une orientation privilégiée pour les sépultures selon l’axe nord-sud, partie céphalique au sud. Les observations taphonomiques indiquent qu’il s’agit de sépultures primaires individuelles. Les sujets sont généralement en position fœtale hyper contractée, en décubitus latéral ou dorsal. Des poteries ou des amulettes sont parfois associées en offrande funéraire. La répartition des sépultures et les pratiques funéraires observées à Hope Estate reflètent un schéma connu sur d’autres sites amérindiens de la phase cedrosan-saladoïde. Une industrie lithique a produit d’importantes séries de haches et de pilons fabriqués avec une roche d’origine locale. Un débitage grossier sur silex, produisant essentiellement de petits éclats y est associé. Cette industrie révèle également de nombreux « zémis » et éléments de parure, perles, pendeloques, réalisés sur roches dures dont les origines sont, dans la plupart des cas, exogènes et à rechercher dans les Grandes Antilles ou sur le continent sud-américain. L’industrie sur coquille est composée d’outils tranchants et d’éléments de parure très variés, perles, plaquettes, pendeloques dont certaines correspondent à des représentations zoomorphes élaborées. Les modalités de subsistance sont connues par un important travail réalisé sur la faune vertébrée et invertébrée d’origine marine et terrestre (Grouard 1997, 1998 et Serrand 1997, 1998, 1999). La synthèse de toutes les données recueillies par l’étude de ce gisement apportera une vision très documentée du mode de vie de ces populations sédentaires et une bonne vision de la gestion et de l’exploitation de leur environnement.

Un stade cedrosan-saladoïde supplémentaire et plus tardif a été décrit sur le gisement d'Anse des Pères, daté des VIIIe-IXe siècles de notre ère. Le site se trouve dans la partie nord-ouest de l’île de Saint-Martin, dans l'anse du même nom, en léger retrait de la plage de galets. Il est implanté du côté nord de la ravine de Colombier. Ce gisement de bord de mer a été exploré par quelques sondages (Knippenberg 1999), il a révélé un assemblage céramique cedrosan-saladoïde d'influence barancoïde (Hamburg 1999). L’étude et la comparaison de ce gisement avec celui d’Hope Estate, plus ancien, permettront de caractériser les différentes phases saladoïdes encore mal définies sur l’île et plus généralement dans les Petites Antilles.

Un troisième gisement Pinel ouest, est localisé sur un petit îlet en face de la Baie de Cul-de-sac, dans la partie Occidentale de l’île. Ce site côtier implanté sur la plage, a fourni un assemblage céramique attribuable à la sous-série cedrosan-saladoïde. Son étude est en cours et des datations seront engagées afin de caler le site dans la séquence cedrosan-saladoïde.

L’occupation « post-saladoïde »

La séquence débute avec le site post-saladoïde de la Baie Orientale. Ce gisement correspond à un dépotoir localisé en avant de l’occupation précéramique. Découvert et sondé en 1992 (Hénocq 1992), il a fait l’objet d’une intervention d’archéologie préventive en 2000 et a été entièrement fouillé (Bonnissent 2001). Ce dépotoir s’étend sur une superficie de plus de 100m2, avec une forme allongée, légèrement arquée. Un seul niveau d’occupation forme une couche de rejets caractérisée par des restes coquilliers, de la céramique et une industrie lithique. Les investigations n’ont pas révélé de structure d’habitat dans les zones conservées. Il s’agit vraisemblablement d’une implantation ponctuelle de bord de plage. Les datations radiométriques permettent de replacer ce dépotoir amérindien, en années calibrées, entre les VIIIe et Xe siècles de notre ère. Certains traits stylistiques issus du saladoïde, observés sur l’assemblage céramique ainsi que les datations absolues positionnent ce gisement à la transition des deux grandes phases céramiques. Cette occupation est à mettre en relation avec le site de la Pointe du Canonnier qui a fourni un assemblage céramique très similaire.

Le site de la Pointe du Canonnier est localisé à l’extrémité occidentale de l’île de Saint-Martin, sur la Péninsule des Terres Basses. La Pointe du Canonnier ou Pointe Basse-Terre est une avancée sableuse formée par un ancien cordon holocène, sur la côte Caraïbe. Découvert en 1957 par J. & D. Keur (Bullen, Bullen 1966) le site est ensuite plusieurs fois mentionné (Sypkens-Smit 1988, Haviser 1995, Stouvenot, Hénocq 1999). Une récente intervention archéologique avait pour objectif de déterminer l’extension du gisement qui représente une superficie d’environ un hectare. La fouille d’un dépotoir à occupation unique a permis de d’échantillonner un référentiel céramique. L’étude du dépotoir démontre que l’ensemble du mobilier et la céramique en particulier, s’apparente à l’occupation du site post-saladoïde de la Baie Orientale, ce qui indiquerait une certaine contemporanéité des deux gisements. Ces hypothèses seront confirmées par des datations absolues. D’autre part, un trou de poteau relevé dans un des sondages, un fragment de pétroglyphe, une sépulture anciennement fouillée dans ce secteur et la superficie du gisement, semblent indiquer que nous sommes en présence des vestiges d’une zone d’habitat, probablement organisée en village. La faune consommée présente deux composantes, la malacofaune dont les principaux représentant sont Strombus gigas et Cittarium pica, la faune vertébrée comprend de petits poissons et de la faune terrestre en abondance.

Le site de Baie aux Prunes est également implanté à l'extrémité ouest de l'île de Saint-Martin sur la péninsule des Terres Basses, juste au nord de la Pointe du Canonnier. L’occupation est répérée en bord de mer, derrière le haut de plage formant un talus naturel. Les dépotoirs amérindiens sont localisés sur les pentes intérieures du cordon sableux. Les investigations réalisées en 1998 (Bonnissent 2000) ont permis de localiser deux grandes zones de rejets, fouillées partiellement. L’analyse stratigraphique et l'homogénéité du mobilier, indiquent une occupation unique pour ce site attribuable à une phase amérindienne post-saladoïde, inédite à Saint-Martin et dont la datation par le radiocarbone permettra de préciser la chronologie. L'ensemble du mobilier présente un très bon état de conservation et une grande unité tant au niveau de la céramique que de l'industrie lithique ou sur coquillage. La malacofaune est très abondante ainsi que la faune vertébrée marine. La faune terrestre est pratiquement absente. Outre les dépotoirs, le site a livré des structures liées à un habitat, trou de poteau et sépultures. Il s’agit de simples fosses creusées dans le sable, dans lesquelles les individus ont été déposés en position fœtale hyper-contractée.

Le gisement chican-ostionoïde de Baie Rouge se situe également dans la partie ouest de l'île, sur la péninsule des Terres Basses. Ce site, qui a fait l’objet de sondages, est implanté sur le haut de plage et se développe parallèlement au rivage. Des zones dépotoirs et la présence de sépultures indiquent probablement la présence d'un village organisé. Les datations par le radiocarbone, les données stratigraphiques et le mobilier céramique ont permis d'attribuer cette occupation à un complexe d'influence chican-ostionoïde, des XVe - XVIe siècles de notre ère, en années calibrées (Hénocq, Petit 1998). Il s’agit du gisement le plus tardif connu à Saint-Martin.

Une série d’occupations amérindiennes, repérées par des prospections (Stouvenot, Hénocq 1999), ne sont pas encore caractérisées du point de vue culturel, mais les fragments de céramique collectés placent vraisemblablement ces sites durant la phase post-saladoïde.

La baie de Grand’Case présente deux occupations très certainement rapportables à cette phase. L’une est implantée au sud-ouest, à l’emplacement du Cimetière de Grand’Case et la seconde dans la partie nord-est du bourg (Grand'Case Nord). Le site du Cimetière de Grand’Case localisé à l’extrémité occidentale de la Baie, est barré à l’ouest par le morne Smith qui culmine à 64 m au-dessus du niveau de la mer. Le gisement amérindien, aproximativement localisé en bordure de plage, suit le cordon littoral sableux entre le rivage caraïbe et l’étang. Le site, repéré au niveau du cimetière, semble assez enfoui. Des investigations archéologiques suplémentaires seront nécessaires pour caractériser l’occupation.

Le gisement de Quartier d’Orléans est situé à l’intérieur des terres, dans la partie orientale de l’île de Saint-Martin. Il est implanté sur un plateau à environ 36 mètres d’altitude. Le site a été découvert en 1994 par C. Hénocq (Hénocq, Petit 1998). La route qui conduit aux habitations recoupe, sur le bord du plateau, un dépotoir amérindien très riche en malacofaune, en outils sur cherto-tuffite et en mobilier céramique. Jusqu’à ce jour, aucun élément céramique réellement caractéristique n’a été récolté ce qui indiquerait une occupation plutôt post-saladoïde. L’attribution culturelle de ce gisement est donc encore très incertaine. Ce site présente la même configuration que celui de Hope Estate : un plateau, avec une probable aire d’habitat et des dépotoirs sur les pentes.

Le gisement de Cupecoy Bay est situé à la frontière franco-néerlandaise, dans les Terres Basses. Il est en partie détruit par de récents travaux en-dehors du territoire français. Des sondages anciennement réalisés avaient permis d’attribuer cette occupation à la sous-série Elenan-ostionoïde (Haviser 1995). Les données sont imprécises et les dates couvrent une fourchette d’occupation très large, le mobilier est aux Etats-Unis. L’occupation est donc difficile à caler dans la fourchette post-saladoïde.

Le site du Cimetière de Marigot est repéré à l’extrémité occidentale du cordon sableux de la Baie Netllé. Il correspond également à une implantation post-saladoïde. Du mobilier retrouvé en surface est remonté lors du creusement des tombes. La superficie repérée en prospection correspond à l’étendue du cimetière, soit environ 2500 m2 (Haviser 1995).

Le site de Baie Blanche à Tintamarre a été récemment découvert en 2001 par C. Stouvenot. Il a été répéré sur une plage située au sud-ouest de l’île de Tintamarre et qui fait face à Saint-Martin. Le gisement est localisé derrière la haut de plage, dans un secteur plat très étendu. Le site semble assez enfoui et bien préservé, très peu de matériel est visible au sol. Une zone dépotoir avait été repérée à l’occasion d’un creusement non archéologique. Il a pu être observé une aire dépotoir très riche et bien conservée comportant de grands fragments de céramique associés à de la malacofaune. Des sondages seront réalisés en 2004.